caricature de Gill

Ce "portrait-charge" représentant Wagner armé d'un marteau qui enfonce une croche et fait saigner le tympan d'une oreille gigantesque est certainement une des caricatures les plus célèbres représentant le Maître. Son auteur est le dessinateur André Gill (1840-1885) également peintre, littérateur, chansonnier et journaliste. Elle est reproduite à satiété pour illustrer des ouvrages sur Wagner. On ne peut s'empêcher de voir dans cet usage rebattu, sinon une certaine malveillance, du moins une veule distanciation. C'est un peu comme le Prélude de Lohengrin dans Le Dictateur de Charlie Chaplin : on nous fait toujours voir le passage où le dictateur joue avec un globe terrestre mais beaucoup plus rarement la séquence finale où cette même musique illustre le discours du barbier exhaltant la liberté, la tolérance et la paix.

En effet, au verso de la couverture de l'Eclipse, on peut lire un article extrêmement intéressant signé "le Cousin Jacques",le pseudonyme de Gill en littérature, et qui témoigne d'un jugement très pénétrant pour l'époque. Par une curieuse coïncidence, ce texte élogieux et chaleureux est très rarement cité. Voici dans son intégralité le texte du Cousin Jacques en deuxième page de l'Eclise du 18 avril 1869. C'était au moment des représentations de Rienzi au Théâtre Lyrique, huit ans après la catastrophe de Tannhäuser passablement honteuse pour le public parisien et son fameux "bon goût".

LA MUSIQUE DE RICHARD WAGNER

On a surnommé les puissantes manifestations du génie particulier de Richard Wagner la Musique de l'avenir. 

Le public de l'Eclipse est trop intelligent pour avoir pris au pied de la lettre cette désignation temporaire du talent audacieux de ce grand artiste. Je n'ai donc pas besoin de lui affirmer que la musique de Richard Wagner n'est pas, comme une ardente opposition, dont le chant unique est à Paris, a essayé de le faire croire à la foule ignorante, un art nouveau de combiner les sons de façon à produire, par leur seul secours, d'une manière plus ou moins harmonieuse, tous les actes, grands ou mesquins, de la vie humaine. Non, l'auteur de Lohengrin n'a jamais eu l'intention de rendre musicalement les faits et gestes d'un monsieur qui monte en chemin de fer, par exemple.

Il est triste, entre parenthèses, de penser que des gens, entraînés par l'exemple, aient, sans avoir entendu cinq notes du musicien allemand, propagé  ce bruit odieux.

Richard Wagner n'a jamais eu non plus l'intention de faire de la musique imitative ; il rugit de colère quand la malveillance déclare que sa préoccupation constante est d'exprimer, littéralement en musique, les bruits de la terre.

C'est l'impression, terrible ou charmante de l'ensemble des voix de la nature et de l'humanité sur l'âme de l'homme qu'il essaye de rendre, pour charmer ou terrifier l'homme à son tour qui rêve et se souvient.

Il y est arrivé, violant des conventions séculaires, admises et respectées par l'indéracinable routine.

L'Univers, c'est une symphonie gigantesque ; les chants particuliers des choses et des êtres qui y vivent un jour, se mêlent et se perdent dans l'énorne concert ; il ne faut donc pas leur donner une importance qu'ils n'ont point. Le duo d'Atala et de Chactas, sous les ombrages vénérables des forêts américaines, est exquis, dans le livre, mais qu'il serait banal et mesquin sur uns scène lyrique, séparé des bruissements, des soupirs, des orages du vent dans les cimes. Le choeur et l'orchestre priment les dialogues musicaux.

Non, encore une fois, Richard Wagner ne veut pas faire entendre (encore un exemple) le bruit du marteau sur l'enclume du forgeron d'en face, tour de force vulgaire exécuté par d'autres pauvres gens qui noircissent des portées comme lui ; mais il saura peindre d'une façon étrange et neuve le retentissement profond, mystérieux, du travail souterrain des Cyclopes, dans les antres de l'Etna, et la stupeur des foules antiques, quand elles écoutaient les borborygmes inconnus du volcan où s'agitaient, formidables, les esclaves d'un dieu. 

La tempête du Vaisseau fantôme, de Richard Wagner, ne donne pas seulement l'idée complexe du mouvement affreux des grandes masses d'eau, du vent aigre ou profond, des cris sourds ou tout à coup aigus que poussent les mâts qui s'entrechoquent, les bordages qui craquent, les poulies qui gémissent, et des voix étranges et rauques de l'équipage maudit ; elle déroule aussi aux oreilles de la pensée toutes les horreurs, tout le tumulte désordonné, tout le désespoir d'un cataclysme surnaturel. Ce n'est pas un phénomène terrestre dont l'image vient frapper l'esprit, c'est l'effet de la colère divine provoquée par l'homme et rompant l'équilibre des éléments.

Wagner est un créateur ; il évoque et pour moi c'est créer, des sensations inconnues, délicates ou violentes, et c'est ce que je demande à l'artiste.

Je ne suis qu'un "amateur du Danube". Je dis ce que je pense, naïvement, sans parti-pris, avec franchise. J'admire tout dans Wagner surtout.

Dans ces défaillances (défaillances par rapport à ce qu'on connait de l'art ancien et de la musique de Wagner), je devine l'effort du géant qui cherche, obstinément, la formule définitive de la vérité ; il passe à côté parfois, la dépasse souvent encore, mais ne se lasse point, et lutte sans cesse, comme Aristée essayant d'étreindre enfin l'insaisissable Protée.

Or, l'effort d'un artiste véritable, sous quelque aspect qu'il soit présenté, est toujours à respecter, à encourager, à applaudir.

On a bien dit (je ne veux faire aucun rapprochement néanmoins) qu'Homère s'endormait de temps en temps ! ce reproche railleur diminue-t-il la puissance de l'Illiade ?

Wagner ne s'endort pas, lui,il travaille toujours.

On vient de jouer Rienzi, une oeuvre de jeunesse. Mais quelle preuve plus superbe de la qualité de génie de Wagner, affirmé depuis longtemps en Europe (la France exceptée) pouvait-on nous donner ? C'est un jeune homme qui a fait cette oeuvre grandiose et nous l'acclamons ! Quelle doit-être alors la valeur des grandes épopées lyriques de son âge fort ? Rienzi était une promesse, un balbutiement du berceau musical, et tout le monde en admire aujourd'hui les merveilleuses tendances. Pouvait-on même prévoir et désirer les splendeurs, encore inconnues à Paris, des Maîtres Chanteurs, de Tristan et Iseut, du Lohengrin, du Vaisseau-Fantôme, etc.

Mais nous sommes fort peu les amis des artistes réellement dignes de ce nom prostitué dans notre chère patrie. Ils effraient. Leur grandeur nous amoindrit.

L'homme dit toujours : Oh ! que cette montagne est haute ; qu'elle est rude à gravir. Il dit rarement : Dieu que je suis petit et faible.

Et puis, il y a les rivaux, qui savent, qui prétendent  connaître les points faibles. Ils exagèrent leurs trouvailles, et les moutons de Panurge qui broutent docilement leur parole, composent à la fin ces foules aveuglément hostiles, devant la résistance desquelles meurent de chagrin les grands génies incompris.

Mais Richard Wagner vivra. J'ai dit plus haut que c'était un créateur. Je le répète. Car, depuis Rienzi, il a pétri le public à son image. On l'écoute avec recueillement. La musique de l'avenir devient la Musique du présent.

Le Cousin Jacques

Gill caricaturé

 

Voici deux brefs compléments anecdotiques sur André Gill. Le premier est plaisant, le second bien triste.

 

Il fréquentait assidûment un cabaret montmartrois et un client avait écrit sur un mur de l'établissement : "Là peint A. Gill". L'artiste peignit effectivement un lapin pour l'enseigne du cabaret qui devint "Lapin agile"

 

Le dessinateur est mort à l'asile de Charenton d'une affection psychiatrique qui est certainement la paralysie générale d'origine syphillitique, l'autre mal du siècle.

 

 

 

Au cas où cet article vous aurait perturbé, nous pouvons vous conseiller :

Pub André Gill 1

Pub André Gill 2

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

... bonne nuit les petits !

 

salut !