LA WALKYRIE PARTAGEE

 

En guise de préparation aux représentations de la Walkyrie à Toulouse, voici une innocente pochade du bon vieux temps (Die geteilte Walküre de Karl Ettlinger) que nous avons discrètement adaptée au (mauvais) goût du jour.

Karl Ettlinger (1882-1939) est un célèbre humoriste, écrivain et journaliste originaire de Francfort. Il a notamment collaboré pendant une vingtaine d’années à l’hebdomadaire munichois « Jugend ». Ecrite en dialecte francfortois (et en gothique !) « Die geteilte Walküre » compte parmi ses pages les plus populaires.

Karl Ettlinger et son oeuvre

Ultime conseil : Sérieux, s’abstenir !

 

Une famille de petits bourgeois a décidé d’assister à une représentation de la Walkyrie, mais pour limiter la dépense, ils n’ont acheté qu’un seul billet. Le père a assisté au premier acte, la mère au deuxième et la fille au troisième. Ils se retrouvent à la sortie au moment du dîner et échangent leurs impressions et leurs informations.

 

Le père – C’était beau !

La fille – Oh oui c’était beau !

La mère – Et ça finit bien ?

Le père – Attends, comment veux-tu savoir la fin, tu ne connais même pas le début. C’est moi qui y étais, au début. Alors c’est moi qui raconte. Quand le rideau s’est levé, le décor représentait l’intérieur d’une maison en bois, comme qui dirait un grand chalet et en plein milieu, il y avait un arbre.

La mère – Dans un pot ? C’était un caoutchouc ou un philo ?

Le père – Qu’est ce que tu me parles de philo ?

La fille – Un philodendron, papa, c’est une plante d’appartement décorative. Il y en a un chez ma copine Ursule, ça grimpe après les murs. Tu sais bien, ma copine, Ursule Freud.

Le père – Je te dis que mon arbre, lui, était en plein milieu. Il était très gros, un vrai arbre quoi, qui a ses racines à même le sol.

La mère – Quoi ? Un arbre dans la maison ! Jamais je ne voudrais ça chez moi !

Le père – C’est vrai que ça ne devait pas lui être très pratique pour faire le ménage à la Sieglinde.

La fille – C’est la grosse blonde avec les cheveux frisés ? Je l’ai vue aussi.

La mère – Moi aussi !

Le père – Taisez-vous quand j’explique. Bon, alors dans cet arbre quelqu’un a mis un sabre.

La mère – Quel désordre !

Le père – Bon, arrive un homme, il avait l’air très fatigué et il s’est jeté par terre.

La mère – En voilà des manières ! Moi, je l’aurais mis dehors !

Le père – Vas-tu te taire ! Bon, enfin il s’appelle Siegmund.

La fille – Ah oui, c’est comme le frère de ma copine Ursule, il s’appelle Siegmund. C’est un prénom un peu bizarre, mais j’aime bien. Et puis ça fait joli, ça va très bien avec son nom : Siegmund Freud, c’est joli, non ?

Le père – Ça suffit ! Il me semble que tu t’intéresses beaucoup à ce jeune garçon.

La fille – Il est très gentil, Sigi. Il veut toujours savoir à quoi je rêve.

Le père – Tu permets que je continue. Sieglinde arrive, regarde et se demande qui c’est.

La fille – Et bien moi, quand je suis toute seule, je ferme toujours la porte à clé !

La mère – Tu as bien raison, ma petite. Moi, je fais pareil.

Le père – Bon, alors les deux se regardent, elle lui donne à boire, tenez-vous bien, ils boivent dans une corne. Je crois qu’on faisait comme ça dans l’ancien temps.

La mère – Heureusement que je n’ai pas vécu à cette époque ! Comment faisaient-ils donc pour laver la vaisselle !

Le père – Mais enfin, bon dieu, vous allez cesser de me couper la parole ! Sinon je vais m’embrouiller. Bon, tout d’un coup, il m’a semblé qu’ils étaient amoureux. J’ai tout de suite compris que ces deux, c’étaient des rapides, fais-moi confiance !

La mère – Fais attention à ce que tu vas dire, tu parles devant ta fille.

Le père – La porte s’ouvre et qui est-ce ? Dites-le pour voir si vous me suivez.

La mère – Un agent de police.

Le père - Non, c’est le mari, Hunding.

La fille – Moi, je voudrais pas avoir un mari qui s’appelle Hunding.

Le père – Toi, tu prendras le mari qu’on t’aura choisi. C’est compris ? La situation ne semble pas lui plaire au Hunding.

La mère – Parce que ça t’aurait plu à toi ?

Le père – Je t’en prie, laisse-moi continuer. Le Hunding, il dit que le Siegmund a un serpent qui lui brille dans l’œil. Bizarre, non ? Alors j’ai pris les jumelles, mais je n’ai pas vu ce serpent.

La mère – Tu avais sûrement mal compris.

Le père – Peut-être… En mangeant un morceau, le Siegmund…

La fille – Papa, moi aussi j’ai faim.

Le père – En mangeant un morceau, dis-je, le Siegmund se présente et raconte sa vie.

La mère – D’abord, c’est très mal élevé de parler en mangeant !

Le père – Ça met Hunding en colère, alors il va se coucher en lui disant que demain il lui flanquera une correction. Après, Sieglinde revient en chemise de nuit, et là, ce que je vous avais laissé entendre se produit. Les deux sont bel et bien amoureux pour de vrai !

La mère – Et le mari, qu’est-ce qu’il devient ?

Le père – J’ai dit qu’il allait se coucher. Donc il dort ! Tout d’un coup la porte s’ouvre mais il n’y a personne. Siegmund dit à Sieglinde qu’il est son frère.

La mère – Oh là là ! Mais alors elle, c’est sa sœur ! Quelle histoire !

Le père – Bon, alors le Siegmund prend le sabre qui était dans l’arbre et ils s’en vont tous les deux.

La fille – Pour faire quoi papa ?

Le père – Ça, ma fille, je n’ai pas pu le savoir. Le rideau est tombé et je suis sorti pour donner le billet à ta mère.

La fille – Dis, maman, comment c’était le deuxième acte ?

La mère – Oh, c’était beau, mais j’ai d’abord donné à ton père le petit pain aux saucisses que je n’avais mangé qu’à moitié et je suis rentrée. Le décor représentait un paysage de montagnes. J’ai vu Wotan…

La fille – A oui, Wotan, c’est un ase !

La mère – Un nase ? Pourquoi tu dis qu’il est nase. Moi je le trouve plutôt bel homme. Il y avait, dis-je, Wotan avec sa fille, tous les deux avec de drôles de chapeaux. Elle s’est mise à chanter bizarrement aussi, Hojotoho, un peu comme une tyrolienne.

Le père – Tu crois pas que tu fais erreur ?

La fille – Mais non, papa, c’est normal, puisque ça se passe à la montagne !

La mère – La fille s’en va. Et c’est la femme de Wotan qui arrive. Tu peux pas savoir comme il a une femme aimable, ce Wotan !

Le père – Eh bien, il en a, de la chance !

La mère – Et alors, ça veut dire quoi ? Peut-être que je ne suis pas assez aimable, moi ? Ca fait plus de vingt ans qu’on vit ensemble et tu choisis justement le jour où nous allons au théâtre pour me dire ça !

Le père – Ne t’énerve pas, je t’en prie, il me semble que tu prends les choses trop à cœur. Ce n’est que du théâtre après tout, ma chérie.

La mère – Bon, je continue. La fille, la Brünnhilde revient et son papa lui dit : quand Hunding et Siegmund vont se battre, il faudra aider Hunding.

Le père – Les femmes ne doivent jamais intervenir quand les hommes ont à s’expliquer. Qu’elles raccommodent les chaussettes et fassent le café, d’accord ! Sinon, elles font toujours ce qu’il ne faut pas faire. Ca a commencé il y a bien longtemps avec Eva au Paradis.

La fille – Eva, c’est comme ça que vous m’avez appelée.

Le père – Bien sûr ! Evidemment, encore une idée de ta mère !

La mère – Ah, non, c’est trop ! Ces réflexions sur les femmes, j’en ai assez, je ne raconterai plus rien !

La fille – Oh si, maman, s’il-te-plaît, c’est tellement intéressant !

La mère – Bon, en fait je n’ai pas bien compris ce qui s’est passé. Je crois que Brünnhilde a aidé Siegmund, mais je n’ai pas bien vu. Il y avait de gros nuages, des éclairs et du tonnerre.

Le père – Ça arrive souvent à la montagne. Rappelle-toi, l’année dernière pour Pentecôte, cet orage qui nous a surpris. On n’avait plus un poil de sec !

La mère – Enfin, ça a fini tristement : c’est Siegmund qui a été tué. Le rideau est tombé, je suis sortie et je t’ai donné le billet, ma petite. Alors comment c’était ce troisième acte ?

Le père – Ça devait être beau. Dis-nous ce que tu as vu.

La fille – Quand le rideau s’est levé, je n’ai rien vu du tout. Il y avait beaucoup de nuages et de brume. Et puis j’ai vu huit femmes qui arrivaient. Elles étaient habillées comme Jeanne d’Arc. Elles disaient qu’elles étaient sœurs.

Le père – Et bien, huit filles, je plains le père ! Moi une seule m’a suffi !

La fille – Elles ont crié Hojotoho.

Le père – Toutes les huit ? Comme l’autre ?

La fille – Elles parlaient tout le temps de chevaux, mais on les a pas vus. Et puis Brünnhilde est arrivée avec Sieglinde. Elles étaient très agitées. Brünnhilde a dit : fuis dans la forêt, mais j’ai une consolation pour toi : tu vas avoir un bébé !

La mère – Belle consolation ! Alors que le père est mort !

La fille – Brünnhilde a dit que ce serait un garçon.

Le père – Il faut se méfier. Tiens, pour toi par exemple, le docteur nous avait dit que nous aurions un garçon.

La fille – Et puis Wotan est arrivé, il était très en colère après Brünnhilde et il lui a dit : je te punis, désormais tu seras une femme !

Le père – Qu’est ce qu’elle était donc avant ? Pour moi, les filles c’est toujours des femmes !

La fille – C’est ce que j’ai pensé aussi. Brünnhilde était pourtant bien triste. Alors elle s’est couchée sur le rocher pour s’endormir.

La mère – Ça, ce n’est pas prudent du tout, de s’endormir comme ça en pleine montagne.

La fille – Et Wotan, avec sa grande canne, comme la plus grosse allumette que j’aie jamais vue, il a allumé du feu et puis il est parti.

La mère – Sans doute pour aller chercher les pompiers.

La fille – Non, c’était fini. Je me suis dit : c’est quand même bien méchant de faire brûler sa fille comme ça et je suis sortie.

Le père – Bon, finalement, je crois qu’on a à peu près compris l’histoire, pourtant il y a quand même une chose qui me tracasse un peu : pourquoi cette pièce s’appelle la Walkyrie ?

La mère – Tu es bien heureux, brave mari, si tu n’as pas d’autre souci !

La fille – Mais quand même, c’était beau !

Le père – Oui, c’était vraiment beau mais ça m’a donné faim.

La mère – Moi aussi !

La fille – Moi aussi !

 

Salut