Aussi éloigné qu'il soit de la foi religieuse, le wagnérien se sent invariablement saisi, ne serait-ce qu'un court instant, d'un éclair d'émotion sacrée à chaque Vendredi Saint. Et cela devient plus profond et plus sérieux les jours où il est possible d'assister à une représentation de Parsifal. C'est ce que nous avions choisi de vivre en nous rendant à Leipzig en ce 30 mars.

On y donnait l'oeuvre dans la mise en scène bien ancienne de Roland Aeschlimann, déjà vue sur d'autres scènes. Sa prétention symboliste orientalisante est le plus souvent superflue, le costume du chaste fol avec son pantalon bouffant est carrément ridicule, mais de ses éclairages magnifiques se dégage un charme esthétique très prenant. L'orchestre du Gewandhaus conduit par Anthony Bramall est à la hauteur et l'ensemble des solistes fait preuve de ferveur et de conviction : Tuomas Pursio, Amfortas - Rúni Brattaberg, Gurnemanz - Kathrin Göring, Kundry : c'est la troupe de Leipzig qui est en représentation. Peu de théâtres sont à même d'atteindre un tel niveau. 

La guest star, c'est le grand Stefan Vinke qui nous a semblé un peu fatigué, en tout cas assez loin de la formidable vaillance et de l'admirable phrasé qu'on lui connaît : attention au surmenage !

Kundry et Amfortas

 

Parsifal

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mais l'envoûtante beauté, l'exquise simplicité, la fraîche poésie de l'Enchantement du Vendredi Saint, cette impression de libération, de rédemption que l'on ressent, c'est ça le miracle wagnérien !

 

 

Alles was ist endet...

Tout ce qui est doit finir, les mots d'Erda à la fin de l'Or du Rhin produit par l'Opéra de Chemnitz (samedi 31 mars) ont rarement résonné pour nous de manière aussi sinistre et glaçante.

Wagner et son oeuvre sont devenus trop vieux, réduits à la condition de pensionnaires dans ces sortes d'EPAD que sont devenus les théâtres lyriques avec tout ce que la comparaison peut avoir de dégradant : personnel humiliant et lui-même humilié, hygiène rudimentaire, brutalité, routine. La nourriture est assurée (c'est-à-dire la musique) mais grossièrement servie et sans saveur. On est pris de pitié pour les pauvres interprètes réduits au rang d'esclaves ou de mercenaires qui jouent devant un public abêti où certains sont sans doute heureux de voir que la vulgaire Fricka n'est pas plus détestable que leur propre épouse, que Wotan qui fait des selfies et vapote ressemble à s'y méprendre à leur beau-frère. C'était prévu, pauvre public gavé de progrès technique, de publicité et de téléréalité : ce que tu dois voir tu le mérites bien et tu es tellement conditionné que ça te fait plaisir.

Souvent au cours d'un spectacle wagnérien, l'émotion vient vous prendre, les yeux piquent, les larmes coulent. Ce soir, c'était des larmes de dépit devant la profanation imbécile d'une oeuvre grandiose et surtout devant l'accueil final enthousiaste d'un public visiblement ravi de cette communion dans la dérision et l'abjection.

 

 

Après l'ignominie de la veille, le "Festival" ne pouvait offrir autre chose en ce dimanche de Pâques qu'une sorte de renaissance. Elle a bien eu lieu avec la reprise d'un beau Tannhäuser entraîné par un trio de chanteurs de premier ordre. La soprano Brit-Tone Müllertz assurait les deux rôles : son timbre chaleureux et puissant convenant parfaitement à Elisabeth mais étant mis quelque peu à l'épreuve dans les passages plus graves de Venus. Le bulgare Martin Iliev est un Tannhäuser enflammé qui, selon l'habitude, a jugé prudent de se ménager dans l'éprouvant ensemble de la fin du deuxième acte pour donner toute sa mesure dans le grand récit du trois. Enfin belle révélation avec le Wolfram du jeune Andreas Beinhauer, encore perfectible mais déjà admirable de justesse  et de sincérité.

Tannhäuser_modifié-1

Gerrit Priessnitz Venus et Wolfram

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Wolfram et les choeurs

 

 

 

 

 

 

 

 

Que dire encore si ce n'est qu'une mise en scène adéquate, sans prétention ni extravagance, reste la meilleure façon de faire profiter le spectateur des beautés et de la richesse constante de la musique. Certes la scène du Venusberg est loin d'être du meilleur Wagner, mais tout le reste est un défilé ininterrompu de trésors de poésie, de charme et d'émotion.

On ne peut que s'interroger, non sans quelques regrets, sur l'extraordinaire sollicitude de la fée qui s'est penchée sur le génie de Richard Wagner à l'époque où il écrivait Tannhäuser et Lohengrin, les deux admirables chefs-d'oeuvre de l'opéra romantique allemand, et que cette fée ait tout donné à un seul, sans s'intéresser à d'autres compositeurs allemands de l'époque dont le talent n'était pourtant pas mince. Cela aurait pu enrichir un répertoire, ne pas le laisser reposer sur un seul auteur et éviter aux wagnériens d'être reconnus comme "exclusifs" voire "sectaires" pour le seul motif qu'ils préfèrent ce qu'il y a de plus beau.

 

La Walkyrie ou le négationnisme des accessoires.

Les nouvelles productions du Ring se multiplient en Allemagne et une nouvelle tendance est de faire appel à quatre metteurs ou metteuses en scène différents. C'est en apparence assez pratique car on peut toujours espérer que l'un sera plus adroit que l'autre et surtout cela efface tout problème de cohérence entre les différentes journées.

A Chemnitz, après les immondices du Rheingold, nous avons eu droit à une Walkyrie plus sobre mais guère plus intelligente. L'idée dominante de la réalisatrice étant de supprimer tous les "accessoires" c'es-à-dire pas d'arbre, pas d'épée, pas de lance et même pas de feu. C'est vrai, il faut oser, il faut avoir peur de rien (bien sûr cela rappelle la citation de Michel Audiard !). La dame a préféré concentrer son attention sur les crinolines, les justaucorps, les cuirasses et autres bombes de cavalières : ça c'est du structuré !

Le décor plus ou moins unique et délicatement choisi représente une salle voûtée, façon Ratskeller, mal éclairée. Dans cette ambiance on est evidemment transporté dans des abîmes de réflexion et la musique s'égrène monotone.

Quelques bons interprètes cependant : la Sieglinde de Christiane Kohl, la Brünnhilde de Dara Hobbs et surtout l'excellent Wotan d'Aris Argiris.

Sieglinde Siegmund

Wotan Brünnhilde

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le bilan de ces trois jours à Chemnitz est plutôt morose : Il y avait bien des places inoccupées, surtout pour Tannhäuser malgré la distribution, paraît-il, de billets de faveur. Le meilleur succès a été obtenu par l'Or du Rhin ce qui pose nécessairement la question de la qualité du public qui devrait être éduqué plus sérieusement que par la lecture d'articles de journaux d'une écoeurante flagornerie. La compétence des critiques n'est pas en cause, mais on peut s'interroger sur leur sincérité et leur sens des responsabilités qui seraient certainement beaucoup plus francs et aigus s'ils se trouvaient dans l'obligation de payer leurs places et de renoncer à quelques dérisoires privilèges. Mais alors, dans ce cas, il se pourrait bien que la fonction de critique pour les spectacles d'opéras cesse tout bonnement d'exister.

 

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